Abolition du programme RénoRégion « C’est s’attaquer aux plus démunis »

(Québec) La ministre responsable de l’Habitation, France-Élaine Duranceau, sabre un programme destiné à retaper des maisons en mauvais état des citoyens les plus pauvres dans les régions dévitalisées, et laisse ainsi en plan des aînés et des familles dans le besoin, dénoncent des élus locaux.

Charles Lecavalier, La Presse
April 1, 2025

« C’est ignoble. C’est s’attaquer aux plus démunis. C’est immoral, incompréhensible. J’ai rarement été aussi émotif. Quand j’ai appris ça, j’en avais les larmes aux yeux », lance Bruno Paradis, préfet de la MRC des Mitis et maire de Price, dans le Bas-Saint-Laurent.

Il fait partie de nombreux élus municipaux qui ont appris au cours des derniers jours la disparition du programme RénoRégion, dont le budget d’environ 15 millions par année n’a pas été renouvelé.

Le cabinet de la ministre France-Élaine Duranceau a expliqué que la décision a été prise « dans un contexte économique complexe marqué par des pressions tarifaires croissantes et des défis importants pour les finances publiques ».

« Dans la recherche d’équilibre, des choix doivent malheureusement être faits et ce programme n’a pas été reconduit », a expliqué dans une déclaration écrite l’attachée de presse de Mme Duranceau, Justine Vézina. Québec affirme vouloir construire plus de logements sociaux et abordables en région.

Mais pour M. Paradis, c’est mal comprendre le programme, et les régions dévitalisées du Québec.

La différence entre rester et perdre sa maison

Il n’y a pas de HLM dans le village de Price, situé dans les terres, à proximité de Mont-Joli. Ce programme venait en aide aux aînés qui vivent dans une humble résidence, « au bout d’un rang », et qui n’ont pas les moyens de réparer une toiture qui coule, une fenêtre qui ne ferme plus ou un balcon qui s’est affaissé, explique le maire Paradis.

« Les critères sont très stricts, on parle de personnes vraiment démunies, comme un salaire combiné en bas de 30 000 $ par année », laisse tomber M. Paradis. Pour avoir droit au programme, la valeur du logement ne peut excéder 150 000 $.

L’élu local est peiné. De nombreuses personnes de sa communauté devront essuyer un douloureux refus. Au total, près de 1000 familles étaient sur les listes d’attente des MRC du Québec, selon la Fédération québécoise des municipalités. « Ce sont des travaux d’importance, il n’y a pas de superflu. C’est le minimum requis pour que les gens puissent rester dans leur milieu de vie. C’est la différence entre rester et devoir partir, et dans un contexte de pénurie de logements, cette génération n’a juste pas les moyens de se reloger », déplore-t-il.

La plupart des Québécois n’ont jamais entendu parler de RénoRégion. « Le monde à Québec n’est pas assez pauvre pour ça », réplique du tac au tac Marcel Furlong, président de l’Assemblée des MRC de la Côte-Nord, en entrevue. Mais c’est un enjeu réel et pressant pour « les régions qui vivent de la dévitalisation ».

« Je vais résumer ça de même : ce sont des gens qui n’ont pas vraiment de revenus, qui sont sur l’aide sociale ou qui n’ont qu’une petite pension de vieillesse. Au lieu de les mettre à la rue, on peut supporter la rénovation d’un logement », explique M. Furlong.

Des milliers de personnes

Avec un coût moyen de 19 000 $ par subvention, c’est beaucoup moins cher que les 400 000 $ « la porte » qu’injecte Québec pour construire de nouveaux logements, plaide la Fédération québécoise des municipalités.

« Seulement ces trois dernières années, ce programme a permis de garder des milliers de personnes dans leur logement, dans des milieux où il n’y a aucune offre de logement abordable ou encore moins d’habitations à loyer modique », écrit son président, le maire de Sainte-Catherine-de-Hatley, Jacques Demers, dans une lettre adressée au premier ministre François Legault.

« Après une enquête rapide auprès des MRC, nous évaluons à plus de mille le nombre de familles démunies inscrites sur les listes d’attente. […] Pour ces familles dont la résidence nécessite des travaux de réparations majeures, il n’y aura donc pas d’autre solution dans le contexte inflationniste actuel », a-t-il ajouté.

Deux autres programmes

Deux autres programmes sont aussi dans le tordeur de la ministre Duranceau. Le programme d’adaptation de domicile pour les personnes handicapées ou à mobilité réduite est toujours suspendu. Les nouvelles sommes réinjectées dans le budget « ne servent qu’à combler les arrérages des demandes déjà soumises, sans prévoir la continuation du programme », déplore l’Union des municipalités du Québec (UMQ).

Sur le site web de la Société d’habitation du Québec, un message en gras informe d’ailleurs les visiteurs qu’« aucune nouvelle demande d’inscription ne sera acceptée à compter du 1er avril 2025, et ce, jusqu’à nouvel ordre ».

« L’absence de nouveau financement affectera directement le milieu de vie de personnes vulnérables et compromettra leur maintien à domicile, notamment en région, où cela pourrait accélérer des dynamiques de dévitalisation », déplore l’UMQ.

Un troisième programme, Rénovation Québec, est également suspendu et visait lui aussi notamment une aide pour la « rénovation résidentielle pour les ménages à faible revenu », mais cette fois-ci dans les grands centres.

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